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Tannhauser's Gate

Tannhauser's Gate

Lectures, chroniques, interviews, news, polars et romans noir, sf et fantasy


Entretien avec Thomas Mullen (VF)

Publié par Tannhauser sur 3 Octobre 2018, 09:51am

Catégories : #Interviews, #Thomas Mullen, #Darktown, #Rivages

 

Je me souviens avoir découvert Thomas Mullen avec son deuxième roman « The many deaths of the Firefly brothers » en 2010 (grâce à un article de Sarah Weinman), et j'ai tout de suite aimé son style et sa façon de raconter l'histoire de ces deux frères, Jason et Wit Fireson, braqueurs de banques dans les années 30 dans le midwest. Un jour, après une fusillade avec la police, les deux frères sont tués. Et un peu plus tard, ils reviennent à la vie... C'était un mélange de polar avec une atmosphère proche des « Incorruptibles », agrémenté d'un brin de fantastique, on pourrait même dire avec une touche de réalisme magique.

Après ça j'ai gardé son nom en tête, guettant l'annonce d'un nouveau roman. Il y a eu d'abord « The revisionists » en 2011, publié par J'ai lu en 2014 sous le titre "Les protecteurs", un bon thriller mâtiné de voyage dans le temps. Je dois avouer que je n'ai pas encore lu son tout premier roman datant de 2006, mais j'ai lu de très bonnes critiques de ce roman historique se déroulant à l'époque de l'épidémie de grippe de 1918 dans l'état de Washington.

J'étais impatient et intrigué lorsque j'ai entendu dire qu'il allait sortir un livre parlant des premiers policiers afro-américains à Atlanta en 1948, j'ai lu « Darktown » dès sa sortie en 2016, et sa suite « Lightning men » en 2017.

« Darktown » est un super roman noir dans lequel nous suivons essentiellement Lucius Boggs et Tommy Smith, deux policiers parmi ces huit premiers, essayant d'enquêter sur le meurtre d'une jeune femme noire. La dite jeune femme ayant été vue pour la dernière fois dans une voiture conduite par un homme blanc. En parallèle, nous suivons Denny Rakestraw, une autre nouvelle recrue des forces de polices, un jeune homme blanc rentré de la guerre, dont le partenaire semble être plus que corrompu...

Ce n'est pas juste un énième polar avec un arrière fond historique, ou juste un polar procédural, Thomas Mullen décrit parfaitement la ville d'Atlanta de 1948 et ses habitants, et je dis « essayant d'enquêter » car il souligne également les limitations complètement folles auxquelles ces officiers noirs étaient sujets. Imaginez : ils ne pouvaient patrouiller que dans les quartiers noirs de la ville, ils ne pouvaient pas arrêter ou interroger des personnes blanches, ils ne pouvaient pas conduire de voitures de patrouilles, ils ne pouvaient pas rentrer dans les postes de police, ils devaient utiliser le centre YMCA comme bureau et commissariat. Et ne parlons pas des attentes et des jugements du reste de la communauté afro-américaine...

C'est un excellent roman qui résonne d'autant plus aujourd'hui quand on pense à tout ce qui s'est passé aux USA concernant les questions des violences policières et de racisme de ces dernières années.

C'est pour toutes ces raisons que j'ai voulu poser quelques questions à Thomas Mullen, merci à lui pour avoir pris le temps, et merci à Rivages d'avoir traduit ce livre !

 

 

Pouvez-vous vous présenter, quel a été votre parcours avant vos cinq romans ?

Je suis né et j'ai grandi dans le Rhode Island, le plus petit état des USA, à une heure de voiture de Boston. Avant de percer avec mes romans, j'ai eu plusieurs différents emplois, passant d'assistant de recherche dans un centre traitant les addictions (drogue et alcool), à un poste de copywriter pour une entreprise de newsletter. J'ai préféré ce dernier poste.

Quels sont les auteurs importants pour vous aujourd'hui, et quand vous étiez plus jeune ?

J'essaie de lire le plus possible quand il s'agit de fiction. Quand j'avais la vingtaine, j'étais plus influencé par les jeunes auteurs américains possédant un style fort, comme David Foster Wallace et Dave Eggers. J'ai toujours été fan des grands romans réalistes du 18ème siècle, les œuvres de Dickens, Tolstoï, Dostoïevski et Brontë. Aujourd'hui, je suis moins attiré par les stylistes purs à moins qu'ils soient également de grands conteurs;je suis plus sensible aux œuvres alliant une belle prose à une grande histoire. Juste l'un ou l'autre n'est pas suffisant.

Est-ce que vous lisez plus de romans policiers ou aussi de la sf ? Peut-être des essais ? Est-ce qu'un livre vous a impressionné ces derniers temps ?

J'ai tendance à ne pas lire beaucoup de sf, mais plus de romans policiers ces temps-ci. Je lis beaucoup d'ouvrages non romanesques pour documenter mes romans, et je lis aussi parfois un livre non romanesque comme ça, au hasard, juste au cas où il pourrait m'inspirer. A propos des livres récents que j'ai aimés, c'est dur de faire un choix, mais il y en a quelques-uns : je viens de lire « The Blinds » d'Adam Sternbergh et j'ai adoré. Je pense aussi que « Sing, unburied, sing » de Jesmyn Ward et « Homegoing » de Yaa Gayasi méritent tous les éloges reçus, et plus encore. Coté polars, je suis un grand fan de Don Winslow, Megan Abbott, Attica Locke et Richard Price. Pour ce qui est de la fiction américaine du sud, j'aime Tom Franklin, Ron Rash, Paulette Jiles. Je suis depuis longtemps un fan des auteurs qui mélangent les genres comme Kate Atkinson, David Mitchell et Michael Chabon. Je suis encore aujourd'hui attiré par les classiques américains du milieu du siècle comme Ernest Hemingway, Richard Wright, James Baldwin, F Scott Fitzgerald, John Dos Passoss et bien sûr Raymond Chandler. Je lis essentiellement des auteurs américains, j'avoue, mais je travaille là-dessus !

Vous avez écrit trois romans avant « Darktown » : « The last town on Earth » et « The many deaths of the Firefly brothers » qui ont tous les deux un arrière-fond historique, un en 1918 l'autre durant la grande dépression. « The revisionists » est plus contemporain mais avec un coté sf. Est-ce que vous aimez mélanger les genres ou c'était juste une façon de raconter ces histoires ?

Oui je suis attiré par différents types d'histoires et par différentes méthodes pour les raconter. Le faire toujours de la même façon c'est tellement ennuyant. Le coté négatif c'est que les gens ne savent pas toujours dans quelle boite me ranger. Le point positif de ça, c'est que ça me permet de donner des choses différentes. De plus les différents genres peuvent aussi fournir une sorte d'échafaudage à l'intérieur duquel vous pouvez expérimenter sans arrêt tout en s'attachant à une grande histoire gardant l'intérêt des lecteurs.

Vous avez commencé à écrire « Darktown » en 2014 je crois, avant Ferguson, Baltimore, avant le mouvement Black Lives Matter, avant que les questions de race et des violences policières redeviennent des questions brûlantes. Dans la suite, « Lightning men », qui est sortie en septembre 2017, juste avant les incidents à Charlotte, vous parlez de cette organisation nazie de l'époque « The Columbians »... Qu'est ce que cela vous a fait de voir vos romans tellement connectés à l'actualité ?

 

 

(En fait, j'ai commencé Darktown en 2012, et je terminais le premier jet quand Michael Brown a été tué et que Ferguson explosait dans les infos.) Je crois que les questions de race et de violences policières, les inégalités dans la façon d'appliquer la loi aux USA, et les problèmes de notre système judiciaire ont toujours été des gros problèmes. Mais oui, toutes ces questions ont reçu un renouveau d'attention en 2014. Je crois que lorsque vous écrivez un roman historique, si vous traitez de certains sujets politiques ou sociaux, ils vont toujours résonner de façons à la fois prévisibles et inattendues. Il est évident que je suis toujours en colère de voir ces meurtres continuer, de voir le système judiciaire demeurer si inégal, et de voir que le nationalisme blanc semble se propager aux USA et dans le monde. Au moins j'espère que mon roman montre ou rappelle aux lecteurs que rien de ce qui se produit aujourd'hui n'est totalement sans précédents, et qu'il y a de profonds courants dans notre histoire commune.

Vous vivez à Atlanta depuis plusieurs années, est-ce vous auriez pu écrire ce livre si ce n'était pas le cas ?

Je pense que je n'aurais jamais connu la vraie histoire des premiers officiers de police afro-américains de la ville sans vivre ici et sans avoir lu à ce propos, non. C'est en partie une des raisons pour lesquelles j'ai écrit ce livre : je voulais, pour la première fois, écrire un livre se déroulant là où je vivais. Je n'avais jamais fait ça avec mes trois premiers livres.

J'ai lu que l'inspiration pour « Darktown » est venue de votre lecture de « Where Peachtree meets sweet Auburn : a saga of race and family » de Gary Pomerantz. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

 

 

Oui, l'idée m'est venue en lisant le livre de gary Pomerantz « Where Peachtree meets sweet Auburn ». C'est un livre sur l'histoire d'Atlanta, ma ville d'adoption, avec cinq pages sur comment la ville a engagé ses huit premiers officiers de police afro-américains en 1948. Comme c'était avant le mouvement des Droits Civiques et que les états du sud des USA avaient encore des lois Jim Crow restreignant les droits des afro-américains, ces premiers policiers devaient travailler sous un nombre insultant de conditions : ils ne pouvaient seulement patrouiller les quartiers afro-américains, ils ne pouvaient pas conduire de voiture de patrouille, ils ne pouvaient même pas utiliser le principal quartier général de la police (le chef de la police et le maire craignaient que les policiers blancs racistes soient tellement enragés qu'ils risquaient d'attaquer les les nouvelles recrues). Et étonnamment, ils n'étaient pas autorisés à arrêter des personnes blanches, si ils voyaient un blanc commettre un crime, ils étaient censés appeler des policiers blancs pour assister lors de l'arrestation. Tout cela m'a horrifié et fasciné. Le fait que ces hommes soient soient à la fois des citoyens de second ordre (comme tous les hommes noirs dans le sud « Jim Crow ») mais aussi des figures d'autorité (en tant que policier ils portaient une arme et un insigne) était quelque chose que je voulais explorer dans un roman. Et parce tout cela s'est passé juste avant une époque de grands changements dans le sud, et à travers toute l'Amérique, j'ai pensé que ce serait intéressant d'explorer les points de vue de policiers noirs et de policiers blancs obligés par les circonstances de travailler ensemble.

 

 

Est-ce que certains de vos personnages sont basés sur ces policiers de l'époque ?

Les personnages du livre sont fictifs, aucun personnage n'es basé sur une personne spécifique. Cela étant dit, je m'efforce d'être sûr que les situations dans lesquelles se retrouvent les personnages se basent sur l'histoire : la façon dont les policiers noirs étaient traités par les policiers blancs, les questions dans l'esprit des gens à cette époque, l'ambiance politique de l'époque, etc...

Est-ce que vous pouvez nous parler de vos projets pour les prochains livres ? « Lightning men » se déroule en 1950, est-ce que vous avez envie d'explorer les années 60 avec de nouveaux personnages peut-être, avec le mouvement des droits civiques, le Prix Nobel de Martin Luther King... ?

J'espère continuer le cycle. Il y a beaucoup de matière, et comme vous dîtes, des événements importants vont se produire dans le sud des USA et à Atlanta surtout dans les années qui suivent. Nous verrons....

Est-ce que vous savez si Rivages va traduire « Lightning men » plus tard ? C'est dommage qu'il n'y ait pas encore de traduction de « The many deaths of the Firefly brothers » (toujours un des mes romans préférés), est-ce qu'il y a une chance que cela change bientôt ?

 

 

Je crois que Rivages publiera « Lightning men », le deuxième roman du cycle. Aujourd'hui, il n'y a aucun projet de traduction de mes premiers romans, mais j'espère que ça arrivera ! Plus il y aura de monde qui achètera Darktown et Lightning men, plus il y aura de chances que Rivages publie le reste de mes romans. Donc le pouvoir est entre vos mains ! (note : Rivages publiera "Lightning men" en 2020)

Dernière question, j'ai lu qu'il y aura une adaptation en série TV par Sony Pictures et Jamie Foxx, est-ce que vous pouvez nous donner quelques détails, si c'est toujours en cours, est-ce que vous serez impliqué ?

Un scénario est en ce moment écrit en fait. C'est un long processus mais j'espère que la série sera diffusée bientôt, je croise les doigts.



 

 


 

"Darktown" sur le site de Rivages

Le site de Thomas Mullen

Thomas Mullen sur Fantastic Fiction

 

 

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W
Bravo, ça donne envie de lire le roman.
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Merci m'sieur ! C'est vraiment un super écivain, lis-le si tu as le temps, je suis curieux de voir d'autres avis

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