Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Tannhauser's Gate

Tannhauser's Gate

Lectures, chroniques, interviews, news, polars et romans noir, sf et fantasy


Retour sur une conversation avec Elizabeth Hand

Publié par Tannhauser sur 11 Novembre 2018, 16:23pm

Catégories : #Interviews, #Elizabeth Hand, #Generation loss, #Available dark, #Hard light, #Mortal Love

 

Je rêvais de rencontrer Elizabeth Hand depuis longtemps, « Mortal love » (« L'ensorceleuse » chez Denoel et en Folio SF) est un de mes romans préférés, de même que les trois aventures de Cass Neary : « Generation loss », « Available dark » et « Hard light ». (J'en avais parlé ici)

Un samedi après-midi de novembre, j'ai eu la grande chance de discuter avec elle par skype, de lui poser des questions sur ses inspirations, sa façon d'écrire, ses projets, que ce soit pour Cass ou non, et d'autres sujets.

Le tout devait être enregistré, mais malheureusement l'enregistrement a bugé pour une raison ou une autre, une retranscription n'est hélas pas possible. Je vais faire ici un résumé revenant sur les points les plus intéressants, avec quelques précisions qu'elle m'a données par mail. Encore une fois, un grand merci à Elizabeth Hand pour sa gentillesse et pour m'avoir accordé du temps !

 

 

 

 

Sur son parcours :

 

Elizabeth Hand a fait des études d'art dramatique et d'anthropologie, elle a grandi aux Etats-Unis, dans l'état de New York, et vit aujourd'hui entre le Maine et Londres. Nous discutons des différents prix reçus pour ses écrits, notamment le prix James Tiptree Jr pour "Waking the moon"  en 1995 (exæquo avec « Les mémoires d'Elizabeth Frankenstein » de Theodore Roszak), deux Nebula pour « Last summer at Mars hill » en 1995 et « Echo » en 2006. « Last summer at Mars Hill » a également reçu le World Fantasy Award en 1995. « Generation loss » a reçu le tout premier prix Shirley Jackson en 2007.

 

 

Elle écrit pour plusieurs journaux comme le Washington Post, le Los Angeles Times et pour des sites tels que sfsite.com. Sur les livres qui l'ont impressionnée récemment, le premier qui lui vient en tête est « The mere wife » de Maria Dahvana Headley, un roman revisitant le poème Beowulf dans un contexte moderne, se déroulant dans une petite banlieue anglaise digne de Ballard. (Note : Elizabeth Hand l'a chroniqué ici)

Elle enseigne également durant les ateliers d'été de fiction spéculative de Clarion West. (Note : les détails ici, vous verrez qu'elle est en bonne compagnie)

(Quelques jours avant cette conversation, elle avait participé à un événement à Washington, elle animait une discussion entre Mark Z. Danielewski, Dan Chaon et Brian Evenson... Imaginez le plaisir que ça a du être, une discussion menée par Elizabeth Hand entre les auteurs de "La maison des feuilles", "La confrérie des mutilés" et "Une douce lueur de malveillance"... Si Matt Ruff avait aussi été là, j'aurais eu une crise cardiaque en entendant parler...)

 

 

Sur les auteurs importants pour elle quand elle était jeune et aujourd'hui :

 

Elle cite entre autres Tolkien, qu'elle avait lu adolescente, Angela Carter, Samuel Delany, Lawrence Durrell et Alice B. Sheldon, l'auteure culte de science fiction dont les écrits étaient sous le nom de James Tiptree Jr.

Elle a d'ailleurs écrit sur cette auteure dans son recueil « Fire », texte étant une expansion d'un article antérieur sur l'œuvre d'Alice B. Sheldon.

 

 

Elle parle également d'Arthur Rimbaud, qu'elle aime beaucoup. Elle est souvent abattue de voir à quel point il n'est pas connu par la jeunesse des USA, c'est un poète dont elle parle souvent dans les cours de creative writing qu'elle donne, elle est toujours impressionnée par tout ce qu'il avait accompli à seulement 16 ou 17 ans.

 

 

Sur « Mortal love » et comment aurait réagi Cass si elle avait rencontré Larkin, un des personnages inoubliables du roman :

 

L'idée de ce roman lui est venue après avoir vu des expositions sur les Préraphaélites à Londres. C'est un des romans qu'elle a eu le plus de plaisir à écrire. Elle a pris énormément de plaisir à faire des recherches et à dévorer tout ce qu'elle pouvait trouver sur le sujet, c'est un des points importants dans son écriture : une totale immersion dans un sujet pour lui permettre d'écrire, de créer des personnages ou recréer des personnages le plus fidèlement possible, et pour les comprendre. Elle pense que ça vient peut-être de ses études en art dramatique, un peu à la façon des acteurs de s'immerger dans un rôle. Je lui avoue que c'est un de mes livres préférés, et que je m'attendais presque à tomber sur Cass dans certains passages du roman lors de ma relecture il y a quelques mois. Comment Cass aurait-elle réagi si elle avait rencontré Larkin, que ce serait-il passé à son avis ? En souriant, elle dit qu'elles auraient certainement passé un très bon moment ensemble, se seraient bien amusées pendant 24 ou 48 heures, au lit, à boire de l'absinthe et d'autres choses, après quoi Cass aurait détalé sans prévenir...

 

 

Sur le personnage de Cass Neary et sur ses aventures :

 

Elle dit souvent que Cass Neary est un peu son coté sombre, il y a beaucoup d'elle dans ce personnage. Elle la voit également, plus ou moins, comme une autre face du personnage principal de « Waking the moon » (« L'éveil de la Lune » traduit chez Rivages en 1999 et en Pocket en 2001), Katherine Sweeney Cassidy.

Au départ, elle envisageait "Generation loss" presque comme un roman d'urban fantasy, avec le titre "Crossing the Dream Meridian" (un très beau titre) mais ça ne fonctionnait pas. Après quoi, elle a essayé avec un ton plus proche d'un roman d'horreur mais là aussi, sans succès. Et c'est en décidant de garder le décor mais d'en faire un thriller, que le déclic a eu lieu. Contrairement à « Mortal love », ce n'était pas un roman facile à écrire pour elle, et elle n'a pas ressenti autant de plaisir durant l'écriture, avec l'impression de travailler sans filet, après tous ses romans plus proches de la sf ou de la fantasy.

Concernant « Available dark », elle me confirme être allée en Islande avant et après la crise financière de 2008. Elle avait apprécié l'innocence et l'intégrité qu'elle ressentait chez les Islandais, et avait été d'autant plus triste et choquée de voir les répercussion du « meltdown » lors de son deuxième séjour. Elle se souvient que que les banquiers criminels étaient surnommés les vikings, et avoir vu plusieurs effigies de vikings pendues dans les rues pleines de voitures abandonnées. Elle s'était inspirée des histoires de meurtres liés au Black Metal ayant eu lieu dans les pays nordiques (note : comme en Norvège, voir ici), elle précise aussi qu'à l'époque, la scène Black Metal islandaise était très discrète, c'est plus tard que les groupes se sont multipliés.(Note : un article intéressant ici)

Elle avait en tête dès le départ tout un arc narratif pour Cass Neary, au moins jusqu'au cinquième livre la mettant en scène, livre qu'elle compte commencer dès qu'elle a du temps. Ce personnage a changé rapidement et brusquement depuis "Generation loss". Quelques semaines, quelques mois ont passé pour elle entre le premier et le troisième roman, et ce sont tous ces changements qu'elle aime explorer avec Cass.

Sur "The book of lamps and banners", le quatrième roman, prévu (hélas) pour 2020, Elizabeth Hand a donné quelques petits détails concernant l'histoire et son inspiration. Le titre vient d'un livre de magie, livre interdit dont Cass va entendre parler. Elle rencontrera un concepteur de logiciels informatiques qui semble être en possession de ce livre, l'utilisant pour manipuler ce que voient les gens, et ainsi contrôler leur comportement. Elle s'est inspirée du Picatrix, un traité de magie et d'hermétisme datant du XIe siècle. (Traité dont Pic de la Mirandole aurait possédé un exemplaire.)

 

 

Sur la création d'artistes et d'œuvres d'art dans ses romans :

 

 

En lisant Theodore Roszak, je rêvais de pouvoir regarder les films de Max Castle, le réalisateur allemand qu'il a créé dans « Flicker », en lisant Cathi Unsworth, je rêvais de pouvoir écouter les chansons de Bloddtruth, le groupe créé dans « The singer ». C'était pareil en lisant les romans d'Elizabeth Hand, je rêvais de pouvoir feuilleter le livre de photo de Cass « Dead Girls », de voir le film « Thanatrope » de Leith Carlisle dans « Hard light », de voir les photos de Kaltunnen dans « Available dark », ou d'admirer les œuvres de Radstock dans « Mortal love ». Comment fait-elle pour créer de tels artistes et œuvres d'art ?

Là encore elle insiste sur le fait qu'elle fait énormément de recherches, et qu'elle adore s'immerger complètement dans un sujet, et c'est cette immersion qui lui donne un moyen d'entrée dans le personnage qu'elle crée, ça l'aide à trouver la voix la plus fidèle possible. Elle est souvent surprise de tout ce qu'elle peut trouver sur internet et youtube. Pour « Wylding Hall », son court roman autour d'un groupe d'acid folk appelé Windhollow Faire, et sur ce qui s'est réellement passé lors de leur retraite dans une grande demeure de la campagne anglaise, elle se souvient avoir lu et écouté beaucoup de choses consacrées à Nick Drake et Richard Thompson par exemple.

 

 

Elle insiste sur le fait que beaucoup de ses personnages s'inspirent de personnes réelles mais ne sont pas basés sur elles. Elle n'a pas lu Cathi Unsworth, mais pour Leith Carlisle et son film dans « Hard light », elle était partie de Max Castle (elle aime beaucoup le roman "Flicker" de Theodore Roszak) et du film « Performance » de Nicholas Roeg et Donald Cammell, avec notamment Mick Jagger dans son tout premier rôle. (Note : le film date de 1968 mais n'a pas été projeté avant 1970 car Warner Bros le trouvait trop violent, avec des scènes beaucoup trop explicites). Il est dit que des personnes avaient même vomi durant les projections du film. En la remerciant pour m'avoir fait découvrir dans le même roman le photographe William Mortensen, (un aperçu ici) elle revient sur cet artiste qu'elle présente comme un photographe incroyablement en avance sur son temps. Il avait commencé sa carrière pour le cinéma, étant au départ surtout connu pour ses portraits, puis se rapprochant du style pictorialiste en manipulant les photos jusqu'à ce qu'elles soient beaucoup plus proches de peintures que de simples photographies, adoptant un style de plus de plus sombre et macabre.

 

 

Sur les trois titres de ses romans « Generation Loss », « Available Dark » et « Hard Light » :

 

Elle m'avoue qu'en fait les trois titres ont été choisis par son ami Bob Morales, elle avait du mal pour trouver celui du premier roman, elle lui en avait parlé, et il a simplement dit « Appelle-le Generation loss ». Du coup, elle lui avait aussi demandé pour le deuxième et le troisième. Il est hélas décédé depuis, il n'a pas pu l'aider pour le quatrième, elle s'est débrouillée toute seule. Elle aime le fait que les trois titres fassent référence à la photographie et que « Generation loss » reflète un peu ce que ressent Cass dans le premier roman, l'impression d'être une survivante d'une génération passée, de cette génération punk décimée entre autres par le virus du Sida, son sentiment d'être ce « ghost of Punk ».

 

 

Sur les folklores présents dans ses romans :

 

Dans « Mortal love », elle joue avec les créatures féériques, le roi et la reine des fées, en adoptant une approche moins fréquente que les romans de fantasy classiques. Je lui parle de Mishell Baker, l'auteure de « Borderline », « Phantom pains » et « Impostor syndrome », romans ayant eux aussi une approche intéressante concernant les créatures féériques. Dans l'univers créé par Mishell Baker, chaque individu est censé avoir une âme sœur féérique,un « echo », et lorsqu'ils se rencontrent, et s'ils restent en contact régulier, ils ressentent un bien-être et une profonde inspiration. Plusieurs artistes ont rencontré leurs echo féériques au court de l'Histoire, il y a des clins d'œil à Dostoievski et Kubrick par exemple qui sont excellents... Elle n'a pas lu ces livres, mais elle a rencontré Mishell Baker, elle faisait partie d'une de ses classes Clarion de creative writing, elle trouve que c'est une auteure douée et elle l'avait beaucoup appréciée en tant que personne.

Dans « Available dark », elle s'amuse avec le folklore islandais et les Yule lads, là encore je la remercie car je n'avais jamais entendu parler d'eux. Elle explique ensuite qu'elle était tombée par hasard sur un livre illustré à leur propos, dans un magasin islandais. Elle les trouvait tellement effrayants et donc parfaits pour l'inspiration des photos transgressives de Kaltunnen. Je lui demande ensuite si il y a d'autres folklores qu'elle aimerait explorer avec Cass ou sans elle. Elle ne sait pas vraiment, elle est un peu réticente à s'aventurer dans un folklore moins proche d'elle, même en faisant beaucoup de recherches, elle pense que d'autres écrivains le font mieux qu'elle en ce moment. Mais elle cite ensuite « Le roi des aulnes », le poème de Goethe, et elle avoue qu'elle aimerait peut-être s'aventurer de ce coté là un jour. Après quoi elle ajoute en souriant que les aulnes sont réputés maléfiques en Suède...

 

 

(Note : en vérifiant deux ou trois choses après coup, j'ai réalisé qu'Elizabeth Hand a écrit une nouvelle intitulée « The Erl-king » dans son recueil « Last summer at Mars Hill », nouvelle traduite dans le numéro 9 de la revue Etoiles vives sous le titre « Le roi des aulnes », ainsi que « Au mois d'Athyr ». C'est une superbe histoire qui donne un avant-goût de ce qu'on retrouvera dans ses romans écrits plus tard)

 

 

 

 

 

Sur sa participation en tant que juge pour le Salam Award for Imaginative Fiction :


Elizabeth Hand a été jury de ce prix cette année, un prix mis en place en 2017 cherchant à promouvoir et à récompenser les écrivains de science fiction du Pakistan. C'est grâce à un ami écrivain, Usman Malik, qu'elle y a participé. Elle a apprécié l'expérience, insistant sur le fait que tout ce qui permet d'élargir ses horizons et surtout d'élargir l'horizon des littératures de l'imaginaire en langue anglaise est une bonne chose, et encore plus important aujourd'hui. ( Note : les vainqueurs 2018 ont été annoncés il y a quelques semaines, vous pouvez trouver les détails ici)

 

 

Sur la traduction en français de ses romans :

 

Il y a hélas très peu de ses romans traduits, ce qui est dommage, je lui demande si il y a un roman qu'elle aimerait particulièrement voir publié en français. Elle ne sait pas vraiment, elle était très contente à l'occasion de la traduction de "Generation loss" chez Super 8, elle espère que les autres romans le seront aussi. Elle a le sentiment que ces romans pourraient vraiment plaire au public français. Après quelques minutes de réflexion, elle dit peut-être "Illyria", un des romans pour lequel elle a une tendresse particulière.

 

 

Sur l'adaptation des aventures de Cass Neary en série TV :

 

Elle en a parlé l'été dernier dans une interview pour The nerdy book fairy,  je lui demande si elle peut donner quelques précisions, si elle sera impliquée dans l'adaptation d'une manière ou d'une autre. Malheureusement, elle ne peut pas encore donner de détails spécifiques, elle dit juste que tout ça n'en est encore qu'au tout début, elle ne peut pas donner de nom, mais elle me confie qu'une actrice assez célèbre est sur les rangs pour jouer Cass, et que ça pourrait donner quelque chose de vraiment bien. Elle aimerait être impliquée d'une manière ou d'une autre, en tant que productrice ou autre, afin de faire en sorte que son œuvre soit respectée, mais pour l'instant, là encore, rien n'est fait. ll ne reste qu'à croiser les doigts...

 

 

 

 

 

Pour finir, son prochain roman à paraître en anglais, "Curious toys", initialement prévu pour juin de l'année prochaine, apparaît maintenant sur plusieurs sites annoncé pour octobre 2019. C'est un roman se déroulant en 1915 à Chicago, autour du Riverview Park, dont le personnage principal s'appelle Pin, une jeune adolescente de 15 ans, fille d'une diseuse de bonne aventure, s'habillant en garçon pour jouer avec les autres adolescents écumant les rues de la ville. Ce même parc semble aussi être le terrain de chasse d'un tueur en série, après quoi Pin va se retrouver à enquêter avec l'aide du peintre Henry Darger.

 

 

 

Le site internet de Elizabeth Hand

Elizabeth Hand sur Fantastic Fiction

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents