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Tannhauser's Gate

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Lectures, chroniques, interviews, news, polars et romans noir, sf et fantasy


L'hommage d'Ethan Iverson à Donald Westlake (I)

Publié par Tannhauser sur 4 Février 2019, 14:14pm

Catégories : #Donald Westlake, #Ethan Iverson

 

J'avais trouvé il y a pas mal de temps ce fantastique hommage à Donald Westlake d'Ethan Iverson (pianiste de jazz, membre du trio postmodern jazz "The Bad Plus") grâce à l'article de Sarah Weinman sur son ancien site "Confessions of an idiosyncratic mind" (son autre site de l'époque : "Off on a tangent") dans lequel elle recensait des interviews, des nécrologies et de nombreux hommages. (Ethan Iverson s'était aussi amusé à réécrire le premier chapitre du "Da Vinci code" à la manière de Richard Stark, on peut lire ce que ça donne ici, à vous de décider quel chapitre est le meilleur, l'original de Dan Brown ou le pastiche....)

Dans cet hommage, Ethan Iverson revient sur l'ensemble du canon de Donald Westlake, avec en prime des extraits des emails qu'ils ont échangé, ce qui donne au final une bibliographie commentée par un passionné et par Donald Westlake lui-même.

Je l'ai imprimé et je l'ai lu, et je l'ai relu, et je l'ai re-relu toujours avec un grand sourire aux lèvres...J'avais envie de le traduire et de pouvoir le partager avec tous les admirateurs de Donald Westlake depuis très très très longtemps. Merci à Sarah Weinman pour avoir transmis ma demande à Ethan Iverson (Thank you madame Weinman !), et un grand merci à Ethan Iverson pour m'avoir donné son accord pour une traduction en français (Thank you monsieur Iverson !).


 

(Note : J'ai laissé les titres en anglais et l'année de parution originale, avec à chaque fois, en cas de traduction, le ou les titres traduits quand il y a des différences entre les premières éditions en français et les rééditions chez Rivages. A certains moment, j'ai mis quelques notes entre [ ] pour apporter quelques précisions sur la traduction.)


 

Voici la première partie, la suite consacrée aux romans mettant en scène Parker, John Dortmunder et Mitch Tobin arrivera plus tard :


 

UN CONTEUR QUI AVAIT LE SENS DU DETAIL 


 


 

(Sarah et moi connaissions Don et Abby Westlake depuis environ trois ans quand Don nous quitta le soir du réveillon du nouvel An 2008. La première version de ce qui suit était à la fois mon hommage immédiat et une nécrologie. Cet article a ensuite été développé et révisé quand le blog a redémarré en 2010. Une deuxième légère révision a été faite en septembre 2014 pour coïncider avec la parution de "The getaway car : a Donald Westlake nonfiction miscellany".)


 

Chaque fois que je disais à Donald E. Westlake que je souhaitais l'interviewer à propos de son canon complet, il se contentait de hausser les épaules, pas vraiment intéressé. Il adorait parler de tout sauf de son propre travail (en tout cas avec moi; peut-être parlait-il boutique avec d'autres écrivains professionnels).

Même si je n'ai pas réussi à l'interviewer, il y a 92 emails provenant de Don sauvegardés sur mon disque dur. J'aurais peut être du faire cette interview sous la forme d'un questionnaire écrit ! Il écrivait aussi facilement que la plupart d'entre nous parlent.

Ce qui suit ne représente pas tout ce Westlake a publié, mais ça recouvre la majeure partie de son oeuvre romanesque. Pour le fun, j'ai annoté avec des **** mes romans préférés.


 

Je commence avec les 39 livres ne faisant pas partie d'un cycle, écrits sous le nom de Donald E. Westlake, les meilleurs d'entre eux sont largement sous-estimés.

Les cinq premiers romans sont hard-boiled. Ils ont des fins étonnantes, expérimentales, et un grand nombre de cadavres. Si Westlake avait seulement produit cette première salve, il serait toujours un écrivain culte pour tous les amoureux des romans de durs à cuire de cette époque.


 

The Mercenaries (Le zèbre) (1960) Un admirable premier roman dans lequel un petit truand appelé Clay est obligé de devenir détective pour son patron. L'interrogatoire par Clay du ponte de Broadway Cy Grildquist, les deux parlant étrangement à un poste de télé éteint dans le riche appartement de Grildquist est annonciateur du style mature de Westlake.

Dès le départ, les livres de Westlake sont remplis de passages décrivant les environnements quotidiens sur des pages entières. Ils ne prétendent pas être des descriptions "charismatiques" ou "excitantes", ce sont simplement la vie "comme elle est". Les parcours détaillés dans les quartiers de New York et ses rues en sont un parfait exemple dans ces romans des années 60 : ma connaissance géographique des cinq districts de New York est surement meilleure grâce à ma lecture de tous ces livres.

Hard Case Crime a réédité The Mercenaries sous le titre The cutie, le titre original (et meilleur) de Westlake.


 

Killing time (Bon app') (1961) Le portrait d'une petite ville totalement corrompue. La fin est un véritable holocauste.


 

361 (361) (1962) : Tiré d'un email de D.W. : « Le mec sympa qui tient le magasin d'alcool de notre quartier a seulement lu mes trucs légers, jusqu'à il y a quelques semaines, quand il a lu 361. Je suis rentré dans le magasin, il m'a regardé d'un drôle d'air »

Westlake étudiait sérieusement ses prédécesseurs : 361 contient une citation exacte de Fredric Brown dans le corps du roman.

Les personnages de Westlake éprouvent des sentiments mais ces sentiments ne sont jamais mis en avant au détriment de l'intrigue. Cette attitude pleine de discernement est rafraîchissante et addictive, mais c'est aussi probablement pourquoi Westlake n'a jamais eu un retentissant bestseller : le lecteur moyen a besoin de plus d'engagement sentimental, émotionnel que ce que Westlake est prêt à offrir. 361 est l'exemple le plus extrême de cette distance émotionnelle. Westlake lui-même déclare qu'il s'agissait quasiment d'un exercice purement technique de créer une émotion sans en parler. Il citait Dashiell Hammett, Peter Rabe, et Vladimir Nabokov comme sources d'inspiration pour cette approche. 361 a été réédité par Hard Case Crime.


 

**** Killy (Un loup chasse l'autre) (1963) Mon préféré dans les premiers romans, c'est l'histoire sans temps morts d'un syndicaliste idéaliste, qui tourne mal à cause d'un meurtre et d'une femme fatale. L'aspect politique est redevable en partie à La moisson rouge et La clé de verre de Hammett.


 

Pity him afterwards (Festival de crêpes) (1694) Un roman avec un tueur cinglé, des années avant qu'ils soient de rigueur. C'est la première fois, mais loin d'être la dernière, que Westlake place l'action dans un théâtre d'été. Il m'avait dit que sa première femme était une assez bonne actrice travaillant dans ce milieu.


 

Memory (Mémoire morte) (date inconnue au début des années 1960, édité de façon posthume en 2010 aux Etats-Unis) Pas un roman policier, mais une longue exploration existentielle, expérimentale, unique dans le canon de Westlake. Je n'ai pas vraiment été emballé, mais je continue d'essayer. Si Westlake avait prévu une publication, je pense qu'il aurait raffermi quelques passages. La fin est, il faut bien l'admettre, formidable : Wow.


 

Westlake a déclaré qu'il était lui-même surpris lorsque ses romans ont pris un tournant comique. A part quelques exceptions notables, à partir de ce moment, les romans écrits sous le nom de Westlake seront des comédies policières.


 

The fugitive pigeon (Le pigeon d'argile) (1965) Il y a beaucoup de clichés de gangster dans ce roman et dans The busy body (Les cordons du poêle, La mouche du coche) mais ils sont toujours amusants à lire aujourd'hui.


 

The busy body (Les cordons du poêle, La mouche du coche) (1966) Surtout pour la scène où Aloysius Engel et son homme de main qui ne vaut rien déterrent un cercueil tard dans la nuit.


 

The spy in the ointment (Pris dans la glu) (1966) Un petit peu de politique libérale et beaucoup de parodies loufoques de l'époque des James Bond / Des agents très spéciaux.


 

**** God save the mark (Le pigeon récalcitrant, Divine providence) (1967) Le premier chef-d'oeuvre comique de Westlake. Il a aussi été récompensé d'un Edgar. Le titre est tiré de Shakespeare, la dernière phrase est parfaite. Il y a une grande quantité de sales tours, de trahisons, mais on ne perd jamais confiance en l'auteur.

Westlake a toujours préféré dire la vérité au lecteur plutôt que lui donner une chose imaginaire. Bien sûr, beaucoup de ses comédies contiennent des passages absurdes, mais le coeur de tous les bons romans de Westlake c'est sa détermination à garder une narration aussi naturelle que possible. Il n'existe pas de livre de Westlake dans lequel le héros ne prend pas de mauvaises décisions et obtient tout ce qu'il veut à la fin.


 

Who stole Sassi Manoon ? (Kidnap-party) (1968) Etrange idée : trois étudiants kidnappent une arrogante star de cinéma et ça se termine par des leçons de vie pour tout le monde. Pas vraiment mémorable, mais les fans de Westlake apprécieront certains détails comme les noms des chiens de Manoon : Kama et Sutra. Dans ce livre, Westlake commence à prendre plaisir à dépeindre des lieux et des personnages exotiques.


 

Up your banners (Pour une question de peau, Envoyez les couleurs) (1969) : Pas un roman policier, mais une "comédie de controverse", une typique (et maintenant datée) exploration d'une histoire d'amour interraciale entre professeurs dans une école de Brooklyn.


 

**** Somebody owes me money (Crédit est mort) (1969) Chester, un chauffeur de taxi de New York essaie de récupérer l'argent d'un pari. Première phrase excellente : "Je parie que rien de tout cela ne serait arrivé si je n'étais pas aussi éloquent." Construction impeccable et hilarant. Egalement réédité par Hard Case Crime.


 

Adios Sheherazade (Adios Sheherazade) (1970) Pas un roman policier, mais l'exploration en partie autobiographique de comment l'écriture professionnelle de romans érotiques peut vous rendre fou. De temps en temps Westlake s'essaie à une construction inhabituelle : ici il y a 10 chapitres d'exactement 5000 mots chacun, comme dans les romans érotiques censés être écrits par le malheureux narrateur.


 

I gave at the office (J'ai déjà donné(1971) Bien qu'étant un grand présentateur d'une chaîne de télévision, Jay Fisher est un exemple extrême d'incompétence. Ce roman est la retranscription de son témoignage expliquant comment son reportage "en direct sur les lieux" a transformé en scandale international le renversement CIA-esque d'une dictature Carribéenne.


 

Cops and robbers (Gendarmes et voleurs) (1972) Ecrit expressément pour être adapté en film. De tous les livres de Westlake se déroulant à New York, c'est le seul à dépeindre la ville comme la bouche d'une créature vicieuse pleine de violence imprévisible, comme la série des Matt Scudder de Lawrence Block, le Cycle du 87ème District de Ed McBain et Death wish de Brian Garfield


 

Gangway (Place au gang !) (1973) (avec Brian Garfield) Historique/Western/roman de braquage/comédie. Westlake, Garfield, Joe Gores, Lawrence Block, et quelques autres étaient une bande d'amis très proches à cette époque. La photo de l'auteur au dos du livre est un souvenir des perpétuelles parties de poker de ces années. La célèbre histoire de ces talentueux et prolifiques écrivains joueurs de poker pariant sur un manuscrit qu'ils écrivaient à tour de rôle pendant qu'ils jouaient aux cartes est vraie. Mais apparemment ils n'ont pas écrit suffisamment pour rendre le manuscrit vendable.


 

Help, I am being held prisonner (1974) Harry Künt (n'oubliez pas le umlaüt) est un blagueur, pragmatique et déterminé, et un prisonnier modèle, mais avec d'autres condamnés il s'échappe par un tunnel chaque nuit pour revenir chaque matin.


 

**** Brother's keepers (Drôles de frères) (1975) Pas un roman policier. Ce magnifique livre aurait du être un bestseller mainstream. Tiré d'un email de DW : "Je dois t'avouer un petit truc sur la genèse de Brother's keepers. Tout a commencé avec un titre ; The Felonious Monks [Note : traduisible par Les moines félons, mais en anglais il y a le clin d'oeil à Thelonious Monk, le célèbre pianiste de jazz] Ils commettraient un vol quelconque pour sauver le monastère. Donc j'ai commencé, et je les ai présentés, et je me suis rendu compte que je les aimais beaucoup trop pour les mener dans une vie criminelle. Alors, première chose, le titre a disparu. Ok, je me suis dit, voyons voir ce que donne un roman de braquage sans le braquage, il s'est avéré que c'est devenu une histoire d'amour, qui aurait pu deviner ?"


 

Two much (Un jumeau singulier) (1975) Il s'agit probablement de la plus sombre de toutes ses comédies policières. C'est l'histoire surréaliste d'un auteur de cartes de vœux humoristiques et fainéant, don Juan (déjà assez étrange) devenant peu à peu et de plus en plus mauvais. Westlake m'a dit qu'il "n'a jamais été fan" de John Dickson Carr mais un chapitre de The Hollow man de Carr est placé à l'intérieur de Two much.


 

Dancing Aztecs (Aztèques dansants) (1976) Un des livres de Westlake les plus populaires, et largement considéré comme un de ses plus hilarants. En fait, c'est un peu trop pour moi, le coté classique "un pied hors de la réalité" de Westlake est absent et sa subtilité me manque.


 

**** Enough (N'éxagérons rien ! + Ordo) (1977) Est composé de deux courts romans influencés par l'expérience de l'auteur avec le Cinéma, A travesty (N'éxagérons rien !) et Ordo (Ordo). A travesty est un must pour quiconque appréciant la description des pouvoirs de déduction d'un maitre-détective. Ordo est l'histoire mélancolique d'un mariage sans crimes ainsi que des excès de Hollywood.

Westlake a été la plupart du temps maltraité par le Cinéma. Dans A travesty il s'en prend au cinéma d'auteur avec la précision d'une fine-lame. Le narrateur est un critique de cinéma que l'on fait chanter. Dans cette scène, il essaie de profiter d'une interview avec le célèbre réalisateur Big John Brant pour obtenir de l'aide à propos de son problème :


 

Q : « J'aimerais vous poser une question plus ou moins spécifique et technique, basée sur un film qui n'est pas un des vôtres »

R : « Le film de quelqu'un d'autre ? »

Q : « Oui. Il s'agit d'un tournage en cours dirigé par un jeune réalisateur ici, à New York. J'ai vu le passage en entier, et j'aimerais vous demander comment vous régleriez le problème que ce jeune réalisateur s'est lui-même créé. »

R : « Eh bien, je ne suis pas sûr de saisir ce que vous demandez là, mais on peut faire un essai et voir ce qui se passe. »

Q : « Très bien. Quelqu'un fait chanter le héros de ce film dans la première partie de l'histoire. Ensuite il se débarrasse de la preuve compromettante, mais le maître-chanteur continue de lui tourner autour. Il est plus grand que le héros, il le menace de le tabasser et ainsi de suite, il vient même dans l'appartement du héros, il veut toujours l'argent bien que la preuve ait disparu. Le héros ne veut pas alerter la police, parce qu'il craint de les voir s'intéresser à lui et lui tourner autour, et même trouver une autre preuve. Donc voilà la situation, là où en est ce jeune réalisateur. Le maitre-chanteur est dans l'appartement du héros, le héros essaie de trouver quoi faire ensuite. Alors, si c'était un de vos films, comment vous vous y prendriez en partant de là ? »

R : « Eh bien, ça dépend de l'histoire. »

Q : « Eh bien, je pense qu'il veut que le héros gagne à la fin. »

R : « Ok, très bien »

Q : « La question est, qu'est ce que vous feriez en partant de là ? »

R : « Eh bien, que dit le script ? »

Q : « Ce n'est pas important. C'est toujours ouvert »

R : « Ouvert ? Vous devez savoir ce qui se passe ensuite »

Q : « Eh bien, ça dépend de vous. Que feriez-vous arriver ? »

R : « Je suivrais le script. »

Q : « Eh bien, ils font ça au fur et à mesure. »

R : « Ils sont fous. On ne peut rien faire sans un script. »

Q : « Eh bien... Ils font ça d'après la théorie d'un auteur comme quoi c'est au réalisateur de décrire et de créer au fur et à mesure. »

R : « Ouais, c'est très bien, mais vous devez avoir le matériau de départ pour commencer. Vous devez avoir l'histoire. Vous devez avoir le script. »

Q : « Eh bien... Je pensais que le réalisateur influait le plus dans un film. »

R : « Ben, merde, oui c'est sûr, le réalisateur exerce le plus d'influence dans un film. Mais on doit quand même avoir un script. »

Bon, ça ne m'aidait pas du tout. Qu'est-ce que j'étais censé faire, aller demander des suggestions à trois ou quatre scénaristes? C'est le réalisateur l'auteur, oui ou non ?

J'ai continué comme ça pendant quelques questions de plus, mais ça ne m'amenait nulle part. Pour ce que j'en voyais, le travail de Big John Brant se résumait à ça ; il était le mec qui qui dit au cameraman de pointer la caméra sur les personnes en train de parler. Et quand je pense sur quel piédestal j'ai toujours placé cet homme.

Le script. Il n'y a qu'un tâcheron pour se soucier de ce foutu script. J'avais besoin de parler à un vrai réalisateur ; Hitchcock, ou John Ford, ou John Huston, ou Howard Hawks. Ce qui se passe ensuite ? C'était ça ma question. Sam Fuller m'aurait donné une réponse. Même Roger Corman.


 

Castle in the air (Château en esbroufe) (1980) La dédicace dit : "Et celui-là c'est pour les gars et les filles des Impôts" Il s'agit du plus faible dans les romans de braquage, a-t-il été désespérément écrit afin de payer les impôts ? Ne laissez pas ce livre être votre introduction à Westlake.


 

Kahawa (Kahawa) (1981) Westlake était fier de ce roman de braquage plus sérieux situé dans le royaume de Idi Amin Dada. Bien que Kahawa démontre que Westlake aurait pu facilement être un grand écrivain de roman d'espionnage international du genre de Robert Ludlum, je dois avouer être content qu'il n'ait pas poursuivi dans cette veine (même si certaines scènes dans Kahawa sont en effet incroyablement mémorables).

De temps en temps le (faux) titre The time of the Hero apparaît dans le canon de Westlake, comme dans la préface à la réédition de Kahawa où Westlake explique que Kahawa a failli avoir ce titre sauf que « Je me suis dit si le titre est trop ennuyant à lire jusqu'au bout, ça pourrait empêcher des lecteurs d'essayer de lire le roman. »

Les meilleurs personnages de Westlake sont des criminels et des idiots, et il le savait. Kahawa se termine même par une quasi-excuse au lecteur pour avoir un vrai héros.

The comedy is finished (Finie la comédie) (probablement début des années 80, publié de façon posthume) Comme Memory, The comedy is finished a reçu pas mal d'éloges. Certains allant même jusqu'à parler de chef-d'oeuvre perdu.

Certains points sont en effet magistraux. L'agent du FBI et son équipe sont solides. Aux mains de n'importe qui d'autre, ces officiers du maintien de l'ordre auraient été méchants, stupides ou incompétents, mais DEW maintient le cap sans ayant recours à la caricature. Cependant, le livre dans son entier est assez daté, et honnêtement, la façon dont Westlake décrit les personnages féminins radicaux est assez gênant.

En général, beaucoup de ses romans de la fin des années 70 et début des années 80 (comme Castle in the air et Kahawa plus haut, de même que les séries moindres écrites sous le nom de Sam Holt) ne sont tout simplement pas ses meilleurs. Il avait du mal à gagner de l'influence dans le milieu. Il n'y a même aucun Dortmunder entre 77 et 83.

 

 

Au final, cette période frustrante a inspiré un de ses authentiques chefs d'oeuvre :


 

**** A likely story (1984) Pas un roman policier, mais l'ultime description de l'intérieur d'une brochette du monde de l'édition vue par un écrivain y travaillant. Le narrateur est l'éditeur d'un livre sur Noël, les brefs aperçus des livres de Noël de Stephen King, Isaac Asimov, Norman Mailer, etc. sont tout simplement fabuleux. A likely story est aussi une méditation sur l'amour de nos jours, le mariage et la famille. Note à propos du titre : pourrait-il s'agir d'un roman à clef ?[note : en français dans le texte]



 

Levine (Levine) (1984) Une nouvelle expérience structurale : des nouvelles interconnectées à propos d'un flic de New York souffrant de problèmes cardiaques. Seule la dernière nouvelle est récente ; le reste date de ses débuts lorsqu'il multipliait les nouvelles pour des publications comme Alfred Hitchcok's Mystery Magazine. Les vrais fans de Westlake voudront ce livre juste pour l'introduction de douze pages détaillant ses débuts en tant qu'écrivain.


 

High Adventure (Tous les mayas sont bons) (1985) Le titre est un jeu de mots : Il y a beaucoup de marijuana dans ce livre. Même sentiment que pour Dancing Aztecs (Aztèques dansants). Encore une fois, pas mon préféré, mais ce livre a toujours ses amateurs.


 

**** Trust me on this (Faites-moi confiance) (1988) Ce meurtre mystérieux commis et résolu par des employés d'un tabloïd du type National Enquirer est à conseiller en premier pour ceux qui ne comprennent pas encore la dimension comique de Westlake. Seul le maitre aurait pu écrire cette introduction :


 

Un Murmure à Votre Oreille
Bien qu'il n'y ait aucun journal aux Etats-Unis tel que le Weekly Galaxy, n'importe quel lecteur attentif réalisera vite que si c'était le cas, ses activités seraient plus bizarres, plus dures et plus scandaleuses que celles décrites ici. Le créateur de fiction travaille sous la contrainte de la vraisemblance ; ses inventions doivent rester dans les limites de la capacité d'accepter et de croire du public. Dieu, bien sûr, travaillant à partir du réel, ne connait pas de limites. Si jamais il existait un équivalent réel au Weekly Galaxy, il serait bien pire que le journal que j'ai inventé, ses employés et dirigeants encore plus sourds à toutes considérations concernant la vérité, le goût, la mesure, l'honneur, la morale ou de la moindre parcelle d'humanité. Faites-moi confiance.
 

Durant son temps libre, Sara Joslyn la toute nouvelle reporter du Galaxy écrit un thriller intitulé The Time of the Hero.


 

Tomorrow's Crimes (1989) Celui-ci fait la paire avec Levine (Levine), les deux étant des rééditions de Mysterious Press d'écrits datant principalement des années 60. Tomorrow Crimes comprend quelques nouvelles de SF et un court roman Anarchaos (Anarchaos) publié à l'origine en 1967 sous le nom de Curt Clark. Anarchaos est plutôt bon et violent, avec un personnage principal faisant preuve d'une violence assez non-Westlakienne. Je déclare In at the death la meilleure nouvelle non-Dortmunder. Elle a le punch de Fredric Brown, et c'est une démonstration de l'amour de Westlake pour la précision du langage dès le début :

Difficile de ne pas croire aux fantômes quand vous en êtes un. Je me suis pendu sous le coup d'une féroce impulsion – plus puissante qu'un simple dépit, mais pas aussi digne qu'un réel désespoir – et je l'ai regretté avant même d'avoir commencé.

 

**** Sacred Monster (Monstre sacré) (1989) Une étoile est née en la personne de Jack Pine, l'idole de millions de gens. Mais une gloire à quel prix ? Ce livre sous-estimé est une méditation sur le métier et la manière de vivre des acteurs de Hollywood. L'élément criminel est présent mais seulement après-coup. Clin d'oeil amusant, un nom de plume [note en français dans le texte] est assassiné dans un passage : "Cette maison était récemment la propriété d'une star de télévision appelée Holt qui s'est suicidée quand sa série a été annulée..."


 


Humans (Trop humains) (1992) Un livre intriguant à rapprocher de Smoke (Smoke), plus bas, comme étant une espèce d'exploration métaphysique ou SF avec un coté braquage criminel. Dans Humans (Trop humains), l'ange Ananayel, agent secret de Dieu, doit organiser la fin des temps, d'une manière permettant de "nier" l'implication divine. On se perd un peu au milieu de l'histoire mais le point culminant est très excitant et plein de tension. Westlake a clairement écrit ce livre pour développer ses capacités, dans l'introduction il blâme Evan Hunter de l'avoir encouragé à tenter quelque chose sur une plus grande échelle.


 

Baby, would I Lie ? (Moi, mentir ?) (1994) La très bonne suite de Trust Me on This (Faites-moi confiance) explore le monde de la musique country.


 

Smoke (Smoke) (1995) Un fabricant de cigarettes cherche à prouver que le mélanome n'est pas si mauvais et tombe sur le secret de l'invisibilité en chemin. Un cambrioleur – eh oui, c'est un livre de Westlake – devient par accident le cobaye. Le chapitre 49 commence par la plus longue phrase de Westlake : 183 mots (!), une blague à propos de Henry James. Westlake m'a dit un jour bien qu'il aimait beaucoup lire Anthony Powell, il craignait que Powell soit une mauvaise influence sur la longueur de ses phrases, "Les phrases les plus courtes sont généralement les meilleures", disait-il.


 

**** The Ax (Le couperet) (1997) Burke Devore cherche un travail.

Ce livre a mon vote pour le plus grand livre de Westlake. Westlake disait toujours qu'il n'a jamais beaucoup planifié ou organisé, il se contentait de créer des personnages et ils lui montraient le chemin. Pour The Ax (il l'a dit à Sarah et moi) il a écrit les quelques premiers paragraphes et les amenés à son agent, lui demandant simplement "Tu veux lire un livre à propos de ce gars ?" Son agent a dit oui et Westlake a écrit le livre entier en trois semaines environ. Je n'oublierai jamais Westlake prenant The Ax dans la bibliothèque et nous lisant ce qu'il avait montré à son agent :


 

Je n'ai jamais réellement tué qui que ce soit jusqu'à aujourd'hui, assassiné une autre personne, ôté la vie à un autre être humain. D'une certaine façon, assez bizarre, j'aurais aimé pouvoir en parler avec mon père, puisqu'il avait l'expérience, il avait ce qu'on appelle dans le monde des affaires le savoir-faire dans ce domaine, ayant servi dans l'infanterie durant la Deuxième Guerre Mondiale, ayant vu de "l'action" pendant la marche finale de la France à l'Allemagne en 44-45, ayant tiré et sûrement blessé et plus probablement tué bon nombre d'hommes en tenues sombres, et ayant été plutôt calme à propos de ça après-coup. Comment savoir à l'avance que vous pouvez le faire ? Voilà la question.
Bien sûr, je ne pouvais pas demander ça à mon père, en discuter avec lui, même si il était toujours vivant, ce qui n'est pas le cas, les cigarettes et le cancer du poumon l'ayant rattrapé dans sa soixante-sixième année, l'abattant aussi surement et même aussi efficacement que s'il était un lointain ennemi en tenue sombre.
En tout cas, la question se réglera d'elle-même, n'est-ce pas ? Je veux dire, c'est l'étape à franchir. Soit je peux le faire, soit non. Si j'en suis incapable, toute la préparation, toute l'organisation, les fichiers que j'ai réunis, les dépenses que je me suis imposées (Dieu sait que je ne peux me les permettre), tout cela aura été en vain, je pourrais aussi bien tout abandonner, ne plus regarder les annonces, plus de manigances, simplement m'autoriser à retourner dans le troupeau des bœufs titubant sans se poser de questions vers la grande et obscure grange dans laquelle cessent les meuglements.
Je le saurai aujourd'hui. Il y a trois jours, lundi, j'ai dit à Marjorie que j'avais un autre rendez-vous dans une petite usine à Harrisburg, Pennsylvanie, que mon rendez-vous était le vendredi matin, que je comptais aller en voiture jusqu'à Albany le jeudi, prendre un vol en fin d'après-midi pour Harrisburg, rester dans un motel, prendre un taxi jusqu'à l'usine vendredi matin, et enfin rentrer par avion à Albany vendredi après-midi. D'un air soucieux, elle m'a dit : "Est-ce que ça veut dire qu'on va devoir déménager ? En Pennsylvanie ?"
"Si c'est le pire de nos problèmes, je lui ai dit, je serais reconnaissant."

Après tout ce temps, Marjorie n'a toujours pas saisi la gravité de nos problèmes. Bien sûr, j'ai tout fait pour lui cacher l'ampleur de la catastrophe, alors je ne devrais pas lui en vouloir si j'arrive à la garder plus ou moins insouciante. Mais je me sens bien seul parfois.

Ca doit marcher. Je dois me sortir de ce bourbier, et rapidement. Ce qui veut dire que j'ai intérêt à être capable de meurtre.


 


 

Un jour, je lui ai envoyé cet email : "J'ai relu The Ax le mois dernier, et j'ai remarqué pour la première fois les superbes noms de certaines adresses durant le voyage de Burke : Wildbury, Fall City, Nether St., Dyer's Eddy, Erebus... Il est évident que Burke doit "Devore" [note : Wildbury peut être lu comme wild et bury, signifiant sauvage et enterrer, fall signifie tomber ou chute, nether peut signifier inférieur ou enfers (nether worlds), devour signifie dévorer] toutes ces adresses afin d'aller de Halycon à Arcadia."

Sa réponse : "C'est vrai. habituellement, je ne joue pas avec des noms significatifs pour certaines choses (sauf des choses comiques), mais cette fois je voulais que l'atmosphère soit présente dans toutes les virgules. Mais on n'a pas vraiment besoin de relever tout ça ou même une partie en lisant le roman, on n'a pas besoin d'être conscient de la fumée pour se sentir nerveux"

 

 

A Good Story and Other Stories (1999) Plusieurs nouvelles policières datant de plusieurs époques de son oeuvre. Agréable à lire, bien que Westlake ne se considérait pas vraiment un talentueux auteur de nouvelles (le recueil des nouvelles de Dortmunder est de loin le meilleur). Tiré de son email : "Les nouvelles ont toujours été secondaires pour moi, et maintenant qu'Alice Turner a quitté Playboy, je n'en ai plus besoin. Une idée de 70000 mots est bien plus marrante qu'une idée de 7000 mots."

 

 

****The Hook (Le contrat) (2000) Un compagnon de The Ax (Le couperet) qui est presque aussi bon. Comme A Likely Story, un livre à lire par tous les romanciers. La capacité de Westlake à rendre plausible des scénarios incroyables est clairement affichée : peut-être que vous aussi, vous pouvez tuer la femme d'un ami. Un moment marrant de Westlake-en-historien-du-polar :

 

"Je crois que tu as abandonné trop rapidement l'histoire du mec qui a tué la femme qu'il ne connaissait pas. Je veux dire, personne n'était au courant qu'il la connaissait."

Bryce pencha la tête, le regard un peu perdu. "Tu crois?"

En fait, Wayne ne le pensait pas. Il pensait que l'histoire était faite pour un livre de poche publié aux alentours de 1954, et le frère de la femme serait un gangster, probablement trempant dans un racket et des paris quelque part. Ca s'appellerait Kill Me Slowly.

 

 
 

The Hook contient également un rare moment autoréférentiel :

 

Il avait toujours été un conteur qui avait les détails de notre monde exacts. Pas seulement les armes et les avions et les parfums et les whiskeys, mais aussi les sorties d'autoroutes et les histoires d'obscurs clans et les raisons de l'extinction de telle ou telle espèce.
Beaucoup de ses préparations se faisaient en bibliothèque ou au téléphone avec des experts. Il avait vite réalisé qu'il pouvait téléphoner presque n'importe où dans le monde, de la mission israélienne à l'ONU au siège de "Budget Auto Rental" et simplement dire : "je suis écrivain et je me demandais si vous pouviez me dire..." et tout le monde arrêterait ce qu'ils étaient en train de faire pour répondre à ses questions, vérifier certaines choses, lui accorderait autant de temps qu'il le souhaitait, et finalement lui souhaiterait t bonne chance en raccrochant. C'était une des grandes ressources secrètes de l'écrivain, le plaisir que le reste du monde prend en aidant un roman à voir le jour.

****Put a Lid on It (Motus et bouche cousue) (2002) Les trois derniers romans ne faisant pas partie d'un cycle manquent la superbe tension de The Ax et The Hook. Il est juste de dire que les romans de Dortmunder et de Parker de cette époque ont plus de poids. Mon préféré est Put A Lid on it, un roman mettant en scène un "political fixer" [note : une personne qui règle les problèmes d'hommes politique en secret, magouilleur, combinard] qui est quasiment un hommage à Ross Thomas et marrant comme tout.

 

Money for Nothing (Argent facile) (2003) Un homme ordinaire est entraîné dans un réseau d'espionnage. Ce roman semble avoir été écrit pour le cinéma. Ma femme l'avait commencé et a été immédiatement accrochée, mais on était d'accord sur le fait que le roman perd de son élan quand Westlake l'honnête homme se refuse à ajouter de nouveaux problèmes et au lieu de ça, garde l'intrigue réaliste.

 

The Scared Stiff (Mort de trouille(2003) Une redite surprise du genre de roman de braquage avec un "lieu exotique" que Westlake écrivait de temps en temps depuis Who Stole Sassi Manoon ? Il a été publié au départ sous le pseudonyme de Judson Jack Carmichael.

 

 

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